Suivre la ligne, un chemin de transitions

Avec Elise Levinson, alias Ibrida Folia

Autrice et artiste plasticienne, Elise Levinson anime un atelier d’écriture pour Transition Intérieure Nancy à la fin du mois. Cette interview est l’occasion de mieux comprendre la singularité de sa pensée, qui éclaire ses démarches tant créatives que d’accompagnement et d’animation.

Comment en es-tu venue à concevoir le potentiel de l’écriture dans le cadre de la transition ?

C’est en faisant de la place au geste créatif et à la sensation, en suivant la ligne, à la fois poétique, écrite, et plastique, dessinée, que j’ai progressivement réalisé à quel point ces pratiques pouvaient permettre de révéler des pans inaccessibles aux initiatives de transition purement rationnelles. 

L’écriture et la création ont toujours fait partie de ma vie, mais elles étaient surtout restées dans le champ de mes activités personnelles, pendant mes études et ma première expérience professionnelle. C’est en accompagnant la coopération dans les territoires, principalement ruraux, sur des questions agricoles, alimentaires et écologiques, que je me suis rendue compte qu’il y avait tout un champ d’accompagnement au changement qui était sous-mobilisé. On peut en effet parler de « potentiel » à cet égard. En abordant les transitions écologiques sous des angles principalement scientifiques et techniques, voire politiques, on laissait dans l’ombre toute une part de ce qui engage les individus dans l’action et les y maintient tout en favorisant la coopération. 

Je me suis donc demandée si, en réintroduisant des pratiques comme l’écriture et la création dans le champ professionnel des transitions écologiques, on ne pourrait pas aborder certains aspects qui sont trop laissés de côté. Je pense à tout ce qui est de l’ordre de l’informel, de l’immatériel, du sensible, tout ce qui est de l’ordre du relationnel, mais ne s’écrit pas dans un compte-rendu de réunion ou un schéma de gouvernance. Tout ce qui est un peu invisible, et qui, pour autant, est extrêmement puissant, à la fois dans les rencontres, pour agir ensemble, mais aussi quand on se retrouve, quand on est ensemble et qu’on fait évoluer les choses collectivement. 

J’ai donc intégré différentes pratiques de cet ordre dans mon travail, comme le Journal Créatif®, auquel je me suis formée entre 2016 et 2017. Et petit à petit, j’ai précisé la méthode autour de l’écriture créative pour ouvrir des espaces qui permettent d’aborder ces aspects sensibles, créatifs, émotionnels et immatériels, tout en étant suffisamment sécurisé par le cadre, qui reste de fiction ou de poésie. Cela permet une certaine distance pour les participant·es. Lorsqu’on lit un texte qu’on a écrit en atelier, il ne s’agit pas de lire une page de journal intime, et pourtant on a écrit à partir de soi, de son expérience. Je ne propose pas des espaces thérapeutiques. Le tout reste dans une perspective professionnelle. 

Que permet cette approche d’après ton expérience ? 

En passant par des registres fictifs, en écrivant des dialogues, des lettres, de la poésie, on parvient plus facilement à sécuriser l’expression de tous les éléments informels et immatériels des transitions. En étant guidé de cette manière, par des méthodes précises, on modélise des espaces assez ouverts et assez libres pour faire émerger ce qui est là et qui ne pourrait pas être forcé à l’émergence.

Pour ce faire, on accorde une place importante à l’imaginaire. On écrit des micro-récits ; on invente des personnages ; on peut faire parler des êtres vivants qui n’ont pas la parole habituellement (des animaux, des végétaux, des milieux naturels). On invente beaucoup, mais comme chacun, chacune, invente en partant de soi, on met aussi de soi dans les textes, sans qu’il soit nécessaire d’expliquer ou de justifier. C’est comme ça. Et l’équilibre entre soi et son invention, son imagination est réglé par chacune et chacun. Au-delà de ces aspects, l’écriture permet aussi une forme de prospective, imaginer des choses à venir, des formes de prières, des envies ou des scénarios, pour se dire « vers où on veut aller ensemble ». Donc, pour résumer, l’écriture permet à la fois de poser des mots sur ce qui existe, pour soutenir des témoignages, des expériences vécues, mais aussi de se projeter dans l’avenir.  

Pour en revenir à l’importance du geste et de la trace, écrite ou dessinée, je dirais qu’ils permettent une multitude de rapports, à l’arbre, à la forêt, à l’eau, aux rivières, et à bien d’autres formes vivantes. C’est du moins l’expérience que j’ai faite, suite à un parcours de formation, puis professionnel, où le vivant est abordé d’une façon très cartésienne, presque gestionnaire, qui me semble aujourd’hui incomplète. 

Est-ce que cela signifie que ce que tu nommes « la ligne » a une place pour réanimer et réenchanter le Vivant ?

Tout à fait. Pour moi, il y a trois enjeux auxquels la poésie et, plus globalement, l’art, contribuent. Je crois que les solutions techniques sont insuffisantes pour enrayer et apprendre à vivre avec la dégradation du Vivant que l’on constate et à laquelle on est confronté·es aujourd’hui. Les crises sont multiples et elles concernent toutes les dimensions du Vivant, des vivant·es mais du Vivant en nous également. 

Le premier enjeu est celui de liberté, dans un monde de plus en plus contraignant. Parce que rationalité, catégorisation… On canalise les rivières. On imperméabilise les sols. On « enferme » le Vivant dans un certain nombre de cases. Et ce faisant on le dégrade et on le tue, car le Vivant est débordement par essence. Le Vivant déborde, ne respecte pas les limites. Cet impératif de liberté est directement palpable dans l’expérience des acteurs et des actrices des transitions, qui se retrouvent de plus en plus enfermé·es dans des injonctions, dans des obligations de justification pour obtenir des financements, des cadres administratifs très contraignants… La poésie ouvre cet espace de liberté. Elle est liberté par définition, puisqu’elle détricote la langue, pour associer des mots qui ne sont pas censés être associés dans le langage commun. Il y a donc toute cette possibilité de déconstruction, réagencement, imagination, très fertile et très libre dans la poésie et dans l’art de façon générale. Et je pense que nous en avons besoin dans le cadre des transitions afin que les actes et les gestes écologiques ne soient pas que des contraintes supplémentaires dans un monde qui l’est déjà trop. 

Le deuxième enjeu rejoint l’enchantement. C’est celui de l’espérance. Et là aussi, la poésie ouvre les fenêtres, avec les récits de l’imaginaire, qui cherchent comment ça pourrait être joyeux, autrement, et pas uniquement des injonctions ou des règles supplémentaires. C’est l’enjeu de garder l’espoir malgré l’état du monde. Pour moi, écrire, poser des mots, inventer et jouer avec la langue ouvre ces espaces d’espérance. 

Enfin, le troisième enjeu est considéré comme un gros mot dans le monde scientifique et dans le monde du travail. Mais, de plus en plus, j’assume de le prononcer : c’est l’enjeu d’amour. L’amour pour le Vivant, l’amour entre vivant·es. J’ai fait des études de biologie et d’ingénieure agronome parce que j’avais cet amour pour le Vivant, parce que j’aimais la forêt, les arbres, la nature… J’aime être dehors. J’ai pu constater que cet amour est complètement nié dans ces formations et globalement dans les mondes professionnels que l’on a mis en place dans nos sociétés. Or il s’agit bien de cela, de se relier autrement entre êtres humains, et avec les vivant·es non-humain·es pour passer petit à petit de relations de domination, de contrôle et de maîtrise, à des relations d’alliance, d’écoute et de réciprocité, ce qui est une forme d’amour. Refuser d’être dans des relations hiérarchiques ou au-dessus, et passer à des relations beaucoup plus transversales et donc beaucoup plus respectueuses de chacun, chacune. Et j’inclue ici tous les vivants, au-delà des seuls êtres humains. 

C’est de tout cela dont il est question dans le geste d’écriture pour moi, dans ma pratique personnelle aussi bien que dans celle que j’accompagne en ateliers. C’est l’intention d’ouvrir à ces trois possibilités, qui me semblent vitales et nécessaires pour trouver du sens dans les transitions socio-écologiques et garder sa motivation et son engagement sur le long-terme, malgré les risques d’épuisement.

Ce que tu proposes peut donc prétendre apaiser la solastalgie ?

[Rires] Oui, c’est ça. Après, ça ne veut pas non plus dire qu’on nie l’anxiété, la solastalgie et toutes les parts sombres, la dégradation du Vivant… Je crois que c’est en reconnaissant ces dimensions et en pouvant poser des mots dessus, que l’on peut accéder derrière à une forme d’espérance. Si on ne le reconnaît pas et qu’on le nie, en se répétant en boucle « ça va aller », ça ne change rien, ce n’est pas efficace. 

Comment décrirais-tu l’atelier d’écriture de tes rêves ?

Pour moi, en tant qu’animatrice, c’est une question qui n’appelle pas forcément une réponse, dans le sens où je ne vise pas forcément un idéal. À chaque fois, c’est très différent, et c’est très bien comme ça. J’aime me laisser déstabiliser par ce qui advient sur le moment, par les textes ou les retours que les participants et participantes peuvent faire. 

En revanche, je conçois tout de même des critères de réussite dans l’animation. Comme je l’ai mentionné, c’est toujours important pour moi de trouver l’équilibre entre sentiment de sécurité et propositions suffisamment décalées pour faire « buguer » un peu le cerveau rationnel, cartésien, ce qu’on résume parfois “cerveau gauche” en caricaturant. Je considère que les participants et participantes ont besoin d’un cadre et de règles d’animation qui les sécurisent pour oser lâcher prise et plonger dans l’écriture. Je fais des propositions guidées qui sont un peu crescendo dans ce lâcher prise et dans l’imagination. Concrètement, il y a toujours un temps d’échauffement, un ou deux temps d’écriture plus longs et un temps de bouclage, pour respecter le cycle de créativité. 

De mon point de vue, un atelier réussi tient à cet équilibre, cette combinaison. Les participants et participantes sont suffisamment sécurisés pour « avoir confiance », prendre la plume et écrire, et suffisamment insécurisés pour oser se décaler, sortir de soi, tout en y mettant de soi. C’est ce qui explique toutes les initiatives que j’emprunte pour amener à faire des pas de côté. Par exemple, j’aime beaucoup faire écrire de la poésie surréaliste, des choses très décalées, qui travaillent sur le non-sens, l’absurde. Ça ouvre souvent des brèches un peu plus inconscientes, mais, par là, d’autant plus puissantes. C’est une des clefs de l’atelier réussi pour moi, cette combinaison entre l’aisance et un peu d’inconfort, qui induit une forme de surprise inattendue de ce qui émerge. C’est cet effet « wow, qu’est-ce que ça veut dire ? » que j’expérimente dans ma propre pratique, que j’ai à cœur de faire vivre par mon animation. 

Il s’agit ensuite de donner du sens à ce qui jaillit dans les retours que je fais aux participant·es. Je procède par effet miroir, en exprimant ce que l’on perçoit de ce que peut signifier l’écrit de chacune, chacun. On prend le temps de se dire : « voilà les éléments de sens que j’associe à ce que je t’entends lire. Comment est-ce que tu reçois ça ? ». C’est un autre critère pour moi, que chaque participant·e ressorte en ayant pu éclaircir des choses ou renforcé quelque chose de positif. L’atelier a une vocation transformatrice. Ce n’est pas juste écrire pour se faire plaisir ou pour être uniquement créatif. C’est toujours avec une intention, en réponse à une question ou une problématique personnelle ou collective, qui appelle une évolution ou le besoin de se renforcer dans son propre cheminement ou sa propre transformation.

Propos recueillis par Martin Perrin

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