Vincent Grosjean est psychologue et chercheur. Ses expériences professionnelles et son cheminement intérieur l’ont amené, entre autre, à la pratique du Théâtre-Forum. Il revient sur les tenants et les aboutissants de cette mise en jeu des problématiques relationnelles qui peuvent toutes et tous nous concerner.
Peux-tu nous décrire ton parcours ?
Je suis belge et après avoir trouvé du travail dans la région de Nancy, j’ai exploré différentes thématiques de recherche avant de m’intéresser au bien-être au travail, au point de m’identifier au sujet. À cette époque, pour parler en termes imagés, c’est un peu comme s’il y avait eu un monsieur Bien-être et une madame Stress dans mon institution. Donc forcément, ça créait des tensions qui m’ont un temps « pris la tête » au point que j’y pensais un peu tout le temps…
C’est dans ce contexte que j’ai découvert le livre de Thích Nhất Hạnh La plénitude de l’instant. La simple vision du titre m’a fait réaliser que je vivais exactement l’inverse. À ce moment-là, quand je m’occupais de mon jardin le dimanche, mon esprit était complètement concentré sur les tensions que j’avais vécues au travail le vendredi et les peaux de banane que j’anticipais pour le lundi à venir. Cette révélation m’a amené à me dire que cette plénitude de l’instant et le bien-être qui m’occupait étaient en réalité synonymes. Je me suis donc intéressé aux préceptes de Thích Nhất Hạnh, donc à la méditation, une technique aux antipodes de ce qu’on préconisait pour faire face aux tensions professionnelles.
Cette découverte coïncide avec une épreuve familiale. Ma femme a eu un grave accident de voiture, les deux jambes fracturées, tandis que ma fille était en pleine crise d’adolescence. Nous avons alors choisi d’expérimenter une retraite proposée par Thích Nhất Hạnh, pour découvrir la marche méditative. C’est par cette voie que je suis sorti de mon cadre strictement universitaire de chercheur, rationaliste, attaché à des messages institutionnels sans en avoir conscience, pour intégrer un travail sur soi. Je suis convaincu qu’il y a un lien entre ce travail intérieur et le travail du monde.
Depuis, j’ai expérimenté de nombreuses pistes en lien avec le travail intérieur. Je me suis initié à la sophrologie avec Sophrolor. Je me suis formé au clown. Je me suis beaucoup intéressé à la gouvernance partagée (c’est-à-dire au fonctionnement collectif sans chef) et à Wikipédia, qui est justement fondé sur un modèle de gouvernance partagée.
À travers ces approfondissements du travail intérieur et des modalités de fonctionnement collectif, c’est l’articulation entre l’individu et le collectif qui m’intéresse. D’où mes propositions sur le Théâtre-Forum au sein de Transition Intérieure.
Qu’est-ce qui rend cette approche du Théâtre Forum singulière d’après toi ?
Le point de départ, c’est les émotions négatives qu’on vit. Dans ma logique de chercheur, je lance un nouveau sujet tous les six ou sept ans. Après avoir travaillé sur le bien-être au travail, j’en suis venu à me dire qu’il fallait permettre aux salariés de mettre en débat les conditions de travail qui leur posent problème. Dans Le partage social des émotions, le chercheur belge Bernard Rimé insiste sur le fait qu’en règle générale, toute émotion intense a vocation à être partagée. Autrement dit, quand l’émotion est forte, il y a un passage de l’individu au collectif. C’est dans cette logique que je me suis formé au Théâtre-Forum.
C’est une méthode que Véronique Guérin présente comme une forme de développement relationnel, en complémentarité à des pratiques dites «de développement personnel», que l’on peut considérer comme plutôt concentrées sur le nombril de chacun d’entre nous, dans cette société individualiste. Dans une logique complémentaire, le Théâtre-Forum se concentre sur l’axe des rapports interindividuels en collectif.
Par construction, le théâtre-forum part toujours d’une tension. On commence par se questionner sur les tensions relationnelles des participants, avant de réfléchir à les mettre en scène. Une fois que la mise en scène est faite, le tout est présenté à un public et suivi d’un débat.
Ça semble extrêmement simple, mais aujourd’hui encore, je reste émerveillé par la puissance de cet outil. Quand je vais voir des salariés, je leur pose deux questions : 1. « Qu’est-ce qui vous pose problème dans votre situation de travail ? » et 2. « Qu’est-ce que vous voudriez voir changer ? ». À partir de là, on crée une scène de trois minutes qui répond à ce double questionnement. La conception s’appuie sur une technique d’animation basée notamment sur la Communication NonViolente, pour qu’un public plus large puisse se réapproprier le problème et y proposer des solutions selon leur propre vision.
Par rapport aux autres ateliers proposés à Transition Intérieure, c’est une pratique proche des Constellations ou du Travail Qui Relie, par cette optique collective qui crée un espace de dialogue entre soi, les autres et le Vivant.
Au cours d’un atelier, à quoi peuvent s’attendre les participants ?
Une situation vécue près de moi peut illustrer la logique qui pourra être celle de l’atelier Théâtre Forum. La scène pourrait s’appeler « Pourquoi les écologistes font chier ? ». Cet intitulé provocateur vise à exposer une tension réelle et profonde, vécue par nombre d’entre nous, que l’on se situe du côté des écologistes ou de celles et ceux qui les pointent du doigt. L’objectif serait de dénouer le conflit en mettant les tensions sous-jacentes en scène selon les modalités du Théâtre Forum.
Dans notre monde polarisé, fait de bulles informationnelles, je crois qu’il est important de se rencontrer, de se préparer à l’interdialogue et à comprendre le point de vue de l’autre. C’est la vocation du Théâtre Forum, qui peut permettre de le vivre de l’intérieur. Dans cette méthodologie, si un·e participant·e vient avec une difficulté qui implique son directeur RH, elle ou il sera invité·e à endosser le rôle de cette personne. Même chose entre un.e agriculteur·ice et un·e écologiste. On inverse les rôles. On prend le rôle de la personne qui nous semble être la source des tensions.
En définitive, ce que je souhaite, c’est que mon animation permette aux participants d’apprendre des choses sur eux et ouvre leurs capacités au dialogue.
Propos recueillis par Martin Perrin

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